Explications en trois parties complémentaires. Il est curieux d'entendre des choses aussi bizarres que « je vois la Corse mais ce n'est pas elle !!!! », « je vois un reflet, un mirage !!!! ». Dites-vous vraiment que ce n'est pas vous que vous voyez dans un miroir ? que ce n'est pas le contenu d'une vitrine que vous observez derrière la vitre d'un magasin ? Que ce n'est pas votre journal que vous voyez à travers vos lunettes ? En toutes circonstances, je vois ce que je vois ! C'est aussi bête que ça ! Au lieu de se cacher derrière des mots dont on se garde bien de dire ce qu'ils signifient (le sait-on d'ailleurs ?), examinons les choses calmement, logiquement, telles qu'elles sont. Bonne lecture.

Première partie | Deuxième partie | Troisième partie

Peut-on voir la Corse de Menton ?

Reformulons la question | La lumière se propage-t-elle en ligne droite ? | Attention aux échelles !

Evidemment ! Vous n'imaginez quand même pas que cette chose que vous avez sans doute vous-même déjà vue sur la mer puisse être Noirmoutier ou la Réunion .

Et si vous en doutez, faites l'expérience suivante (par la pensée ou en vrai) :

vous prenez le bateau, en Corse, un matin de très beau temps, pour aller à Nice (vous pourrez continuer ensuite jusqu'à Menton). Regardez bien la Corse, et surtout ne la quittez pas des yeux une seule seconde. Le temps est vraiment très clair, et vous êtes maintenant arrivé à destination : croyez-vous vraiment que cette chose que vous n'avez pas quittée des yeux, et qui était au départ la Corse, puisse être maintenant autre chose ?

La distance de Menton au point culminant de la Corse est d'environ 180 km.

Entre les pentes de la Croix Rousse, à Lyon, et le massif du Mont Blanc, la distance est à peu près la même. Et par beau temps, on peut apercevoir très distinctement le massif du Mont Blanc depuis la Croix Rousse, sans que cela ne donne jamais lieu à des discussions interminables, agrémentées d'arguments plus ou moins fantaisistes.

De même, les anciens de Langres vous diront que par beau temps ils peuvent (pouvaient, quand l'air était moins pollué) voir eux aussi le Mont Blanc, à 280 km ! Mais là, je dois dire que moi, je ne l'ai jamais vu.

Plus près de nous, quand vous serez à la cabane de Tueis ou à la pointe des trois communes (l'Authion), vous pourrez voir, à l'ouest, le cap Camarat (s'il fait beau !). A 120 km . Là aussi, pas de polémique ! il est vrai que 120 km, c'est moins que 180.

La présence de la mer, entre la Corse et nous, serait-elle à l'origine de toutes ces questions et semblants de réponse ?

On entend dire aussi qu'on ne la voit que le matin, et en hiver : faux ! Je l'ai vue parfaitement depuis le parvis de l'hôpital de Monaco, en début d'après-midi, en septembre. Je l'ai vue vers 17 heures, aux alentours du 15 novembre, depuis le Berceau. Et je ne suis sûrement pas le seul. Il est cependant vrai a qu'on a plus de chance de la voir en hiver et le matin, tout simplement parce que l'air est plus propre et/ou moins brumeux. Après tout, quand il y a du brouillard, vous ne voyez pas à 180 km, mais souvent pas à 180 m non plus!

Reformulons la question : la Corse est-elle bien là où on la voit ?

Ou bien, mais ça ne veut pas dire grand chose, la voit-on « en ligne droite ?», n'est-elle pas, « en fait », sous la mer ? (noyée ? !!!!)

L'hypothèse de la propagation rectiligne de la lumière est couramment admise : que permet-elle de prévoir ?

Vous pouvez consulter le calcul (cliquer ici pour cela) qui conduit aux résultats qui suivent, mais il n'est peut-être pas souhaitable de vous l'infliger ...

Si on fait l'hypothèse indiquée, celle-ci prévoit que la Corse est en quasi-totalité invisible depuis Menton (au niveau de la mer), ce qui ne correspond pas à la réalité. On a même parfois cru voir l'île d'Elbe depuis les hauteurs (très) proches de Menton, en réalité il s'agit simplement des plus hautes "pointes" de la partie nord.

Où est donc la faille ?

Si le résultat auquel on aboutit ne correspond pas à la réalité, c'est qu'il existe une erreur, initiale ou dans le calcul. Or ce dernier est inattaquable. Il faut donc admettre

·         soit que la distance Menton-Corse est bien inférieure à la valeur annoncée

·         soit que la Terre est beaucoup plus grosse (rayon bien plus grand que 6400 km), voire qu'elle est plate !!!

·         soit que les montagnes corses sont bien plus élevées qu'on le pensait

·         soit que l'hypothèse sur laquelle repose le calcul (la propagation rectiligne de la lumière) est fausse.

Faites votre (vos) hypothèse(s) !

La lumière se propage-t-elle en ligne droite ?

L'affirmation est partielle : certaines conditions doivent être réunies. Quelques exemples.

Regardez un poisson qui se tient dans le coin d'un aquarium parallélépipédique en vous maintenant face à l'arête : vous voyez deux poissons ! La lumière a donc suivi deux chemins différents entre lui et vos yeux, ils ne peuvent donc pas être rectilignes

Plongez-vous dans votre baignoire, les yeux juste au-dessus de l'eau, er gardez vos pieds, juste au-dessous de l'eau : ils vous apparaîtront aussi larges que longs (sinon plus !). Curieux effet dû à l'eau, qui disparaît bien sûr si on enlève l'eau. Avec ou sans eau, la lumière a donc parcouru deux chemins différents entre les pieds et les yeux, ces deux chemins ne peuvent donc pas être tous les deux rectilignes.

Muni de votre masque sous-marin, votre bras vous paraît plus court (d'environ 1/4) si vous êtes sous l'eau

Le soleil vous apparaît aplati juste avant son coucher, une règle plongée dans l'eau paraît pliée (juste au niveau de la surface), etc.

Les choses semblent se gondoler assez frénétiquement quand elles sont vues au-dessus du toit d'une voiture exposée au soleil, ou au-dessus de flammes.

Ce sont pourtant bien le poisson, votre bras, le soleil , etc. que vous déclarez voir ! même si vous ne les voyez pas là "où ils sont" et avec leur "vraie forme".

Toutes ces manifestations et bien d'autres montrent que la lumière ne se propage pas en ligne droite dès qu'elle doit traverser un espace inhomogène. Ce phénomène est connu sous le nom de "réfraction de la lumière", il est à la base de tous les instruments d'optique, sommaires ou sophistiqués, à l'exclusion des miroirs (pièce maîtresse en particulier des télescopes).
Ce qu'on voit est dans tous les cas une "image" de ce qu'on veut regarder. On la voit dans la direction de la lumière qui arrive à nos yeux, et qui n'est pas forcément la "bonne", éventuellement avec des déformations et pas forcément à la bonne distance et avec la "bonne" taille. Une loupe, un microscope, un télescope, une lunette, ont justement pour but de permettre l'obtention d'images d'objets qui sans eux ne nous seraient pas visibles (pour différentes raisons).

Un petit dernier, pour montrer que les choses sont encore plus complexes. Regardez cette photo. Tout à fait banale, le toit d'une maison photographiée à travers un rideau. Regardez en particulier le câble sur le toît, le bord du toît : tout est "détriplé", avec en plus des irisations. Et pourtant la lumière n'a traversé que de l'air (le rideau, c'est des trous !) homogène. Rien à voir avec la réfraction. Il s'agit cette fois de "diffraction", phénomène extrêmement banal et bien connu, rencontré par tout le monde en de très nombreuses occasions, sans forcément le remarquer.

Or justement, l'atmosphère n'est pas homogène, même à petite échelle.
La pression varie, essentiellement avec l'altitude (elle diminue), et la température aussi. Les variations de cette dernière étant beaucoup plus aléatoires.

Concernant la pression, son effet est de "rabattre" la lumière vers le sol. Voir schéma.
Difficile ici de faire un calcul un peu précis, ne serait-ce que parce que la lumière qui est émise par les montagnes corses ne traverse pas toute l'épaisseur de l'atmosphère avant de nous parvenir. Pour la lumière qui rase le sol, la déviation entre les directions initiale et finale est proche de 0.6° (si la lumière a traversé toute l'atmosphère). Dans le cas où on est près du niveau de la mer à Menton, cela se traduit par un abaissement d'environ 1/3 de l'altitude du point le plus haut qu'on peut apercevoir, ainsi ramenée à environ 1500 à 1600 m. Et si on monte à 100 m, on peut voir tout ce qui dépasse 1000m environ.
La Corse est donc maintenant bien visible ! ou plus précisément l'image qu'en donne l'instrument d'optique "atmosphère".

Le phénomène est encore accentué si l'air est plus chaud que la mer: la température de l'air augmente donc quand on s'élève en altitude. C'est peu marqué dans nos régions, mais fréquent dans les régions nordiques (mer bien froide !) où il n'est alors pas rare de voir des bateaux au-dessus de l'eau, voire des îles ! Et comme cela peut aussi s'accompagner de déformations, la moindre petite falaise peut apparaître gigantesque.

Vous connaissez "le vaisseau fantôme" (ou " le hollandais volant") de Richard Wagner ? La légende est bien celle-là !

Ces derniers phénomènes sont bien connus sous le nom de "mirage" (supérieur et inférieur, ou positif et négatif, et ils peuvent se combiner !)
A leur sujet, tapez "mirage" chez Google, et regardez ... Il y a énormément de choses. Et si la rigueur scientifique peut parfois être discutée, les photos sont très démonstratives en général.

Et pour finir, d'autres exemples tout aussi caractéristiques (voire plus) existent ! voir par exemple à l'adresse http://www.canigou.univ-mrs.fr/index.html
La distance entre objet observé et observateur est ici bien plus grande !

Attention aux échelles !

Sur tous ces schémas, les éléments géométriques ont été représentés pour faciliter la lecture, et donc sans respecter les proportions correctes.

Ci-contre, quelques uns d'entre eux sont représentés en respectant les proportions exactes.

Quant à la hauteur des montagnes, des montagnes de 3000 m d'altitude seraient représentées par un point plus petit que celui qui sépare le 1 du 6 dans la valeur de l'angle !
C'est dire si tout ce qui est décrit a vraiment une amplitude très réduite. Ce qui n'enlève rien au caractère spectaculaire des phénomènes décrits !

 

Partie 2 : Oui, mais est-ce bien la vraie Corse ? (Compléments)

 Si on se pose la question, c'est que les explications précédentes ont été insuffisantes, ou manquent de clarté, ou sont incomplètes. Car il est évident que nos amis corses n'apprécient sans doute que modérément la possible existence de contrefaçons de leur île .Nous avons tous appris que « la lumière se propage en ligne droite ». Ce qui mériterait bien des précisions, mais contentons-nous de savoir que c'est « vrai » si elle se propage dans un espace homogène : même nature, mêmes propriétés (pression, température, ) en tous points. Une petite partie d'atmosphère bien calme peut répondre à cette condition, plaçons-nous dans ce cas.

Le point P émet de la lumière dans toutes les directions. Une partie de celle-ci pénètre dans notre il en passant par la pupille (d'entrée), le « trou noir » de l'il. La lumière qui pénètre dans l'il a parcouru une zone limitée par deux droites passant par P.

Si le point P et l'il sont distants de 1 mètre, l'angle α vaut approximativement 0.3° . Et chaque fois que la distance est multipliée par un nombre n, il est divisé par ce même nombre n. Par exemple si la distance est de 100 km, l'angle vaut 0.000 003 degré. On ne peut évidemment respecter de telles valeurs sur un schéma.

Si maintenant l'espace que traverse la lumière avant de parvenir à l'il n'est pas homogène, la lumière ne parcourt pas un trajet rectiligne de P à l'il. Cependant, en raison de la petitesse (dans la quasi-totalité des cas) de l'angle α, les lignes qui limitent la zone parcourue par la lumière sont pratiquement déformées de la même façon. 

Que perçoit alors l'il ? Notre cerveau ne dispose évidemment d'aucun moyen lui permettant de connaître l'éventuelle inhomogénéité de l'espace qui se trouve en avant de l'il, il est donc dans l'incapacité de connaître le trajet réellement suivi par la lumière qu'il reçoit. Dans ces conditions, il raisonne de la façon la plus simple qui soit, il suppose que cet espace est homogène et que donc la lumière lui parvient en ligne droite. Le point P est donc vu dans le prolongement des rayons qui arrivent à l'il, c'est-à-dire en P', alors qu'il ne s'y trouve en réalité pas. P' peut se situer plus près ou plus loin de l'il que P. on dit que P' est l'image de P (ici virtuelle) qu'en donne l'espace parcouru par la lumière : « l'image c'est ce qu'on voit ». Evidemment, la non-coïncidence du vrai point (P) et de celui qu'on voit (P') peut générer quelques surprises !

C'est exactement ce qui se passe pour la Corse vue de Menton : c'est bien elle qu'on voit, mais on la voit à un endroit différent de l'endroit où elle est réellement (peu différent dans ce cas, le schéma exagère considérablement les choses : non respect des angles et distances !)

Bien sûr, il faut comprendre qu'un objet est un ensemble de points tels que P, proches les uns des autres : ce qui est vrai pour l'un d'eux est a priori vrai pour chacun des autres, donc pour tous : l'image d'un objet est l'ensemble des points images de chacun de ceux qui le composent.

 Peut-on rencontrer d'autres situations de ce type ?

Elles pullulent ! Certaines sont déjà mentionnées dans le texte initial.
Un exemple bien connu est facilement réalisable chez soi avec une casserole, une pièce de monnaie et de l'eau.

Placez la pièce au fond de la casserole et votre il comme indiqué : la pièce ne doit pas être visible.
Sans déplacer l'il, ajouter de l'eau dans la casserole : à partir d'un certain niveau d'eau, la pièce devient visible.
Si la casserole est vide, la lumière émise par la pièce, et qui se propage en ligne droite, ne peut parvenir à l'il.

La présence d'eau rend l'espace qui sépare la pièce de l'il inhomogène. La lumière ne se propage plus en ligne droite (il y a déviation à la traversée de la surface de l'eau, on dit « réfraction ») et elle peut ainsi atteindre l'il, ce qui rend la pièce visible. Elle paraîtra d'ailleurs moins profonde (hauteur d'eau réduite) qu'elle est réellement.

De façon très générale, chaque fois que la lumière parvient à l'il après avoir traversé plusieurs espaces de natures différentes, il pourra en être ainsi. Par exemple

*         A travers un masque sous-marin, les objets sont vus environ 25% plus près qu'ils ne sont réellement (c'est pourquoi on voit si souvent de bien gros poissons avec un masque) et c'est aussi le cas quand on se promène au bord de l'eau : les images sont rapprochées d'environ 25% de la profondeur de l'objet dans l'eau.

*         A travers une vitre, les images sont rapprochées de l'il (par rapport à l'objet) d'une distance voisine du tiers de l'épaisseur de la vitre. Evidemment c'est insignifiant si la vitre est épaisse de 8 mm et l'objet éloigné de 100 m ! Mais posez une plaque de verre épais sur un journal et regardez à travers : le déplacement de l'image est évident.

*         Un myope ne peut pas voir nettement tout ce qui se trouve au-delà d'une distance qui dépend de son degré de myopie. Par exemple 5 m. En rendant inhomogène l'espace qui se trouve devant ses yeux (interposition de verres bien choisis) on lui permet de voir des images qui se trouveront au maximum à 5 m de lui, et qui donc seront nettes. Un auditeur des Arts et Métiers me disait un jour à ce sujet : « donc quand je regarde ma femme, c'est une autre que je vois ! ». Commentez si vous voulez

Mais attention, contrairement à ce que pourraient laisser penser certains exemples, ce n'est pas parce que les images sont plus proches qu'elles sont plus grandes ! Dans un microscope par exemple (ou avec une simple loupe), les images grossies des objets sont en fait rejetées infiniment loin. Tout n'est pas aussi simple !

Partie 3 : La Corse ! Quelques précisions

 

On entend dire que quand on la voit, « il ne s'agit pas de la Corse mais d'un mirage, ou d'une image ». Si on voit la Corse, c'est évidemment qu'on voit la Corse !

Quant à « image », c'est parfaitement exact, et « mirage », pourquoi pas ?

Il convient cependant de bien préciser ce que sont une image (en optique, pas à Épinal) et un mirage (un mirage étant une image particulière, voir plus loin). Et c'est le but de ce petit texte.

Mais attention : cette simple affirmation, le recours à l'un de ces deux termes, ne sauraient en rien constituer une explication. Et il ne faudrait surtout pas s'imaginer qu'on a affaire là à un cas particulier.

En effet, quoi que vous regardiez, près ou loin de vous, ce n'est jamais cette chose que vous voyez mais l'image qu'en donne l'espace transparent, plus ou moins complexe, qui se trouve entre l'objet et vos yeux. Cet espace est constitué d'air plus ou moins homogène (quasiment  toujours), de verre ou autre solide transparent (lentilles des lunettes et autres instruments optiques), de liquides (eau ).

Dans les situations les plus courantes de la vie quotidienne, l'image est pratiquement située au même endroit que l'objet correspondant. Un abus de langage classique commis par tout le monde fait alors dire qu'on voit « l'objet ». Dans d'autres situations (vision à travers des lunettes « de vue »), l'image n'est pas localisée là où se trouve l'objet correspondant, mais il en est ainsi pour tous les objets environnants : notre cerveau s'adapte à cette situation (chaque objet « vu » est localisé par rapport aux autres) et nous continuons à dire qu'on voit les objets eux-mêmes.

Mais parfois l'image n'est pas confondue avec « son » objet et/ou n'est même pas située dans la même direction que lui. Évidemment ça surprend ! Et si en plus on se trouve dans certains cas particuliers, on est prêt à invoquer des phénomènes qu'on croit spécifiques alors que c'est de la plus totale des inutilités. Un simple exemple, je n'ai jamais entendu invoquer des mirages (ou des images) à propos du Mont Blanc vu des pentes de la Croix Rousse à Lyon, alors que la distance qui les sépare est la même que celle qui sépare Menton des sommets corses. Seulement voilà, entre Lyon et le Mont Blanc, il n'y a pas la mer ! Et c'est certainement elle la « coupable » ! Si on parle tant de la Corse, c'est simplement parce que géométriquement (« en ligne droite » comme on dit), elle est presque entièrement sous notre horizon tel qu'il apparaît depuis la côte, et que malgré cela, on peut la voir.

On va donc préciser ce qu'est une image (puis ce qu'est un mirage). Mais au préalable, quelques exemples.

Est-ce bien mon journal que je lis ?

Dans ce cas, l'image est dans la même direction que l'objet, mais pas à la même distance.

A nos âges, on est souvent atteint de presbytie, c'est-à-dire de la perte d'élasticité du cristallin de nos yeux, qui deviennent alors incapables de voir nettement ce qui se trouve trop près d'eux : disons par exemple à moins de 1 mètre.

Donc, si je place mon journal à 50 cm devant moi, je ne peux pas le lire. Alors j'allonge mes bras, et admettons que j'arrive à les étirer jusqu'à un mètre : c'est bon, je vois ce qui est écrit ! Je le vois petit, mais je le vois !

 Autre solution, je place devant mes yeux mes lunettes et le journal à 50 cm : j'arrive à lire ! Pourtant il m'est impossible de voir nettement ce qui se trouve à cette distance de mes yeux : ce que je vois n'est donc pas à 50 cm de mes yeux mais au moins à un mètre ! Et donc ce que je vois n'est pas mon journal. L'ensemble air-verre que si trouve entre mon journal et moi donne du journal une image qui se trouve à un mètre (ou plus) de mes yeux, et c'est elle que je vois nettement. La différence journal-image du journal peut paraître subtile, mais si on la refuse, il ne faut pas l'invoquer dans le cas de la Corse !

De la même façon, si vous êtes myope, vous ne pouvez pas voir nettement ce qui se trouve au-delà d'une certaine distance, disons deux mètres par exemple. Le rôle de vos lunettes est alors de donner des objets situés au-delà de deux mètres des images qui elles sont situées au maximum à deux mètres, et que donc vous pouvez voir nettement.

 

Le poisson dans l'aquarium.

Dans ce cas, l'image n'est pas dans la même direction que l'objet, ni à la même distance. Il peut même y avoir deux images pour un seul objet

Vous n'avez jamais constaté que le poisson apparaît d'autant plus plat (et près de la paroi) que vous le regardez plus « en biais » ? (il peut aussi vous apparaître de plus en plus flou dans ce cas). Et si vous regardez par une arête de l'aquarium, vous verrez sûrement deux poissons. En fait bien sûr, deux images du même, une pour chacune des deux faces. Vous n'en êtes pas encore à multiplier les poissons .

Et si vous regardez depuis la position 2 (il 2), vous ne verrez bien sûr que l'image 2, mais elle vous paraitra plus grande que le vrai poisson. C'est ainsi qu'on rend compte de la « grande » taille des poissons vus à travers un masque sous-marin.

Les miroirs

On dit qu'on se voit dans un miroir : en fait chacun sait bien que c'est faux, on y voit seulement une image (de soi ou de ce qu'on y regarde). On ne peut pas être à la fois devant et derrière le miroir. Et d'ailleurs l'image de soi qu'on voit n'est pas identique à l'original : levez la main droite : que fait votre image ? Sans même évoquer les miroirs « déformants ». Pourtant, si un jour vous avez rencontré un peu violemment une porte en verre, vous avez bien confondu l'espace libre qui est derrière vous et son image donnée par la porte, devant vous . La réalité et l'image que vous voyez ne sont pas au même endroit !

Et on peut ajouter d'autres exemples à l'infini : cherchez, vous trouverez.

En résumé,

On ne voit que des images, pas des objets.
Ces images sont données par l'instrument d'optique, éventuellement réduit à sa plus simple expression, placé entre le vrai objet et l'il.
L'image c'est "ce qu'on voit".

Qu'appelle-t-on « image » d'un objet (donnée par un instrument)

L'objet est ce qui envoie la lumière vers l'il, l'image est ce que l'il voit, c'est-à-dire l'endroit d'où la lumière qu'il reçoit lui semble provenir.

On raisonne toujours, pour simplifier, sur la lumière émise par un seul point de l'objet, étant entendu que ce qui est vrai pour un point choisi au hasard reste vrai pour tous les autres.

Si l'espace qui sépare l'objet de l'il est homogène (mêmes propriétés en chaque point), la lumière se propage en ligne droite de l'objet vers l'il et l'image se trouve alors au même endroit que l'objet.

Si on intercale une lentille (« loupe » par exemple) entre l'objet et l'il, il n'en va plus de même. La figure représente l'un des différents cas possibles :

La lumière provient de A mais semble provenir de B : autrement dit, A est « vu » en B. B est l'image de A donnée par l'instrument d'optique « lentille ».
Dans ce cas, objet et image sont dans la même direction, mais pas à la même distance de l'il.

A et B sont distincts parce que la lumière a été déviée (de façon plus ou moins complexe) par quelque chose (qui est « l'instrument d'optique ») qu'on a placé là où on l'a décidé, et évidemment étudié et construit pour obtenir les déviations souhaitées. Cet instrument peut être simple ou très complexe.

Il se peut que la lumière émise par un point semble en fait provenir d'une zone plus ou moins étendue : dans ce cas l'image est floue, voire inexistante.
Reprenez le cas du poisson, imaginez les trajets de la lumière émise vers l'il en passant par chacune des deux parois : on obtient bien deux images, ni dans la « bonne » direction, ni à la bonne distance.

Qu'appelle-t-on « mirage » ?

Dans les cas précédents, l'instrument d'optique est bien localisé, limité par des surfaces (des faces) nettes séparant deux espaces transparents successifs : air-verre, eau-verre-air etc.
Dans certains cas, le système peut être très diffus, par exemple simplement de l'air dont la température, on la pression (ou les deux ensemble) varie d'un point à un autre. S'il donne une image d'un objet, cette dernière est alors communément appelée mirage.

C'est par exemple ce qui se passe quand la température de l'air décroit assez rapidement au-dessus du sol (route ou autre), on voit alors des images renversées de ce qu'on a devant soi (loin) comme si le sol était recouvert d'une étendue d'eau. Dans ce cas, la lumière émise vers le sol est progressivement déviée vers l'horizontale puis vers le haut. (Sur le dessin, la déviation est fortement exagérée.)

Et si en plus l'air n'est pas immobile, la température ou la pression en un même point change d'un instant à l'autre, l'image se déforme en permanence.

Pour en savoir plus et voir d'autres exemples (ils sont très nombreux), tapez « mirage » dans votre moteur de recherche favori. Vous pouvez même réaliser des mirages chez vous facilement !

 Petit retour à la Corse

Ce schéma, extrait du document précédent, ressemble étrangement à celui du dessus (mais ne lui est pas identique, l'image n'est pas inversée !), la variation de pression de l'air étant ici l'élément important.

On voit depuis Menton l'image de la Corse donnée par l'instrument d'optique « atmosphère ». Le phénomène peut être contrarié ou accentué si la température de l'air intervient aussi du fait de sa variation avec l'altitude. Cette image constitue bien un mirage si on compare au schéma précédent. Mais il s'agit là d'un simple problème de vocabulaire, le phénomène physique n'a rien, lui, de mystérieux. Et encore moins de surnaturel ! On voit l'image de la Corse à travers l'atmosphère (si elle est assez claire) comme on voit l'image de son journal à travers ses lunettes (si elles sont propres).